waling_walingOn raconte que l’empereur de Chine, il y a bien des siècles de là, lassé et agacé par son rossignol fameux, demanda à son chambellan de lui trouver dans les plus brefs délais sous peine de se voir couper la tête, un nouveau compagnon qui serait paré de mille couleurs, flatterait les odorats, serait immortel ou presque et, surtout, silencieux cette fois.
Le chambellan s’empressa de faire ses courbettes et ses révérences à l’empereur puis partit sur le champ pour satisfaire son maître. Il errait depuis des mois, peut-être des années, de la Mongolie désertique au Shichuan verdoyant, du Siam enchanteur au pays de Bali sans jamais trouver le futur compagnon de son maître.
Au royaume de Java, il pensa l’avoir trouvé en la personne d’une élégante danseuse balinaise qui pratiquait l’art ancestral des marionnettes derrière le paravent en paille de riz, habillée comme le veut la tradition en homme. Mais le chambellan, n’ayant rencontré la jeune femme que pendant la journée, ne la reconnut pas à la fin de son spectacle, travestie en homme qu’elle était. Il ne pût donc l’enlever – oui, car il avait formé le projet sans lui en toucher mot ni requis son approbation – ce soir-là.
Le lendemain, il alla la trouver à la taverne et s’enquit de ses projets à court et plus long termes, dans l’espoir qu’elle lui donna un indice sur sa prochaine destination. Au lieu de ça, elle lui proposa de la suivre dans son périple autour des îles à dormir debout, ainsi les nommait-elle. Charmé, et un peu satisfait de lui-même d’avoir, sans avoir eu besoin de stratagème, réussi à garder la jeune marionnettiste sous son regard le chambellan s’empressa d’accepter. Elle mit seulement une condition : qu’il vienne seul et, aussi pour faire bonne mesure, que s’il commençait ce périple avec elle il devrait le terminer, quelle qu’en soit la durée. Le chambellan n’en pouvait mais… S’il rentrait maintenant au palais impérial, sa tête ne resterait pas longtemps sur ses épaules et, en outre, il avait tant perdu de temps qu’un mois de plus ou un an ne ferait pas la différence, du moment qu’il rapportait cette beauté javanaise à son souverain.

Le soir même rendez-vous fût pris pour partir, après le rituel spectacle. La même méprise que la veille fit perdre de vue la jeune danseuse au chambellan misérable, qui, au désespoir, se mit à pleurer toutes les larmes de son corps. Soudain, alors que la nuit l’enveloppait tel le drap de sa propre mort, une lueur multicolore se mit à lui parler et lui demander la raison d’un si profond désespoir. Ayant perdu tout discernement et prêt à tout pour retourner près de son maître, le chambellan ouvrit à cette apparition peu commune ses espoirs déçus, sa quête inachevée et le prix de sa défaite, s’il s’avisait de reparaître devant l’empereur les mains vides. La fée, car c’en était une, l’assura de son concours plein et entier et s’enquit de la description de la jeune artiste.

Ainsi constitué l’équipage improbable d’une fée multicolore et d’un chambellan dépressif, il suivit à la trace la beauté balinaise dans ses pérégrinations, guettant l’instant propice pour l’enlever par le moyen des charmes et autres sorcelleries maîtrisés par la fée. Le chambellan put enfin mesurer l’étendue de son erreur quand il n’avait pas reconnu la danseuse dans le triste et pouilleux montreur de marionnettes. Un plan fût élaboré pour la soustraire promptement à son environnement théâtral à l’issue d’une de ses représentations nocturnes. Dans le plus grand des secrets, le chambellan put enfin s’emparer du futur présent destiné à son empereur – impatient et instruit de nombreuses manières d’ôter la vie à ce renégat de chambellan incapable, sans doute plus efficace à courtiser la donzelle qu’à se consacrer à sa quête.

Et, en effet, le chambellan n’était point insensible à la sensualité magique de sa proie – les rumeurs ancestrales disaient que ces danseuses montreuses de marionnettes étaient un peu charmeuses en plus d’être charmantes – et il ne se passait pas une nuit où il ne la guettait derrière ses paravents, se changeant en homme comme par magie excitant ainsi les plus profonds désirs de son ravisseur. À bout de stratagèmes efficaces, le chambellan s’en remit une nouvelle fois à la fée pour lui mander son aide. Mais cette fois, il essuya refus sur refus, tant et si bien qu’il se résolut à s’exprimer ouvertement auprès de l’objet de son désir.

Quelle ne fût pas sa surprise quand, lui ayant ôté son bâillon, elle lui fit la déclaration suivante.
« Stupide chambellan, tu m’as enlevée aux miens pour qui je suis comme indispensable à la bonne tenue de notre communauté, par mes spectacles j’éloigne le mauvais sort de ces pauvres gens qui vivent depuis des décennies dans la misère, la pauvreté, les souffrances, sous le joug d’une magie impitoyable qui les laissent sans énergie. Mes danses et mes marionnettes leur redonnent espoir, gaîté et sérénité. En les faisant participer à mes spectacles, même si cela ne dure qu’un court instant, qu’une seule soirée, une seule nuit de plaisirs partagés, leurs esprits et leurs corps ne font qu’un par la magie bienveillante et compassionnelle de mon art. Toute humaine que je sois, je leur suis plus utile que ta fée qui, soit dit en passant, est une belle garce. » Littéralement foudroyé par ce discours inattendu, le chambellan s’empresse de ranger ses projets lubriques pour en savoir davantage.

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« Imbécile de chambellan, ne vois-tu pas que d’assistante bienveillante ta fée t’utilise et te manipule à seule fin de priver les miens des bienfaits du spectacle qui vivifie les victimes de ses sorcelleries ? » Le chambellan ne peut en croire ses oreilles. Comment cette fée si aimable et si disponible pourrait être une dangereuse sorcière manipulatrice et dictatoriale ? Le fait est qu’elle disparaît tout le jour et ne réapparaît qu’à la nuit tombée. L’épiant désormais tous les matins pour tenter de deviner ses projets diurnes, il n’arrive pas à la surprendre. Chaque matin elle disparaît et ne se montre qu’à la tombée du jour. Mais le chemin est encore long pour rejoindre le palais, il faut traverser la mer de Chine, échapper aux pirates, vaincre les tempêtes et franchir les montagnes. Le temps lui est compté car il devine l’étendue du courroux de son souverain.
Il décide de s’en remettre à nouveau à l’artiste, sa prisonnière.
« Pour la percer à jour, tu devras l’attirer une nuit sur le flanc de cette montagne qu’on appelle le mont Apo que tu vois dans le lointain emmitouflé dans les nuages. Tu t’assureras d’être exactement au milieu de la pente, ni plus haut ni plus bas, et vous y resterez jusqu’au lever du jour. Je t’aiderai dans ton projet en faisant mine de m’enfuir dans la nuit, tu auras ainsi un prétexte solide pour me pourchasser avec son aide, car elle ne pourra supporter que sa prise, moi en l’occurrence, lui échappe si près du but.
Quand le soleil blanchira l’aube, tu devras te porter si près d’elle qu’un papillon ne pourrait se poser entre vous. Lorsque le premier rayon de soleil percera l’horizon marin, tu pourras te saisir d’elle et constater qu’elle fera un bien meilleur présent pour ton empereur que moi, une petite jeunesse dont il ne saurait que faire, surtout privée de ma voix comme tu le souhaites.
Si ce plan échoue, je serai à toi et tu pourras disposer de tout mon être comme il te plaira mais s’il réussit, tu auras achevé ta quête, crois-moi, et tu dois me promettre que tu me laisseras libre de retourner où bon me semble. »

Le chambellan n’ayant d’autre choix que de tenter cette ultime manœuvre pour percer à jour cette maudite fée, accepte séance tenante le marché. En son for intérieur, il se prend même à souhaiter l’échec de l’entreprise, tout tiraillé qu’il est d’assouvir ses désirs avec la jeune balinaise.

À la nuit tombée, elle s’échappe comme convenu et disparaît sur les flancs du Apo. Feignant à nouveau le désespoir, il sollicite l’aide de la fée pour la débusquer. Les nuages sur la montagne gênent considérablement les opérations et la nuit n’est pas trop longue pour enfin repérer un indice de la fuite de l’otage. La fée et le chambellan s’installent alors en embuscade juste au-dessus des nuages, au milieu exactement de la pente. Tandis que la fée scrute les environs et multiplie les sortilèges pour percer les nuages, le chambellan se tient de plus en plus près de la lueur enchantée qui est la forme visible pour les humains de cette race de fée. Quand l’aube blanchit soudain, comme il est habituel dans ces contrées, la lueur multicolore pâlit peu à peu mais la fée, trop à son affaire de traque, n’en prend pas mesure.
Sous les yeux ébahis du chambellan, voilà que les premiers rayons du soleil qui pointent de l’horizon font apparaître la vraie nature de la fée. Alors qu’elle descend de plus en plus lentement vers le sol, de terre humide de la rosée matinale, il la voit prendre forme d’une fleur délicate, parfumée et multicolore que les rayons du soleil font miroiter tel l’arc-en-ciel dans son pays. Comme plantée là de toute éternité, la fée n’est plus qu’une magnifique fleur, répandant ses effluves parfumées sur tout le mont Apo.

« Tu devras l’emporter dans sa terre d’origine, l’arroser chichement mais régulièrement tous les soirs, sous peine qu’elle ne reprenne sa forme de fée maléfique, et elle durera éternellement car elle est la mère de tous les fleurs de ce pays et que ses enfants se répandront à travers le monde vivant et non-vivant. Son nom de fleur est waling waling quant à son nom de fée, mieux vaut l’oublier pour toujours. Et quoi de plus approprié que la reine de toutes les fleurs comme présent pour un souverain.
Tu es un idiot, chambellan, mais ta quête est achevée maintenant et tu as contribué au bonheur des miens. Ton empereur ne se lassera jamais de contempler cette merveille, à condition que tu soignes la fleur pour que la fée ne se reforme jamais, mais tu dois respecter la parole donnée et me laisser libre de mes mouvements. » Le chambellan, bouleversé par ces derniers événements et ému des paroles de sa compagne laisse parler sa compassion avant sa passion en la libérant de ses entraves.

C’est alors que la belle balinaise lui prend les mains comme pour les baiser mais l’attire contre elle pour poser sur ses lèvres le plus doux des baisers.

L’histoire ne dit pas quel fût l’accueil réservé au chambellan au palais impérial mais il se raconte que certaines nuits des ombres enchevêtrées dansent, impudiques et passionnées, dans ses appartements.

Le sexe prime

Publié: 17 mai 2020 dans Prise de tête

D’abord j’ai hésité. J’ai hésité pendant 5 années. Pour dire. Pour répandre une vérité cachée par un non-dit… C’est une « Lettre Volée » comme celle qu’expliqua Jacques Lacan. Dans ce silence, je me suis nourri de méditations. Dans cette hésitation, je me suis rempli de culpabilité. Dans toutes ces années, je me suis construit dans mon analyse… Mais, voilà, après avoir cherché à vivre avec ce secret, les événements quotidiens m’y ramènent violemment. C’était un « fait divers » qui, contrairement aux autres, suscita une attention particulière chez le public ou, en tous cas, chez les journalistes. Il faut dire que cette fois-ci, ils y ont été conviés.

Recherché par la police… arrêté dans la journée du JJ/MM/1998, Alcide1 S.D., 22 ans, a commis 32 agressions sexuelles. Un véritable cauchemar… Mais pas seulement pour les victimes. Pour lui. Alcide S.D. qui, en ce jour, a voulu se suicider.

J’ai connu Alcide à l’orée de sa majorité. Il avait 17 ans. Ses difficultés familiales, celles de se construire e tant qu’homme, celles de franchir ce passage difficile qu’est l’adolescence l’ont amené vers le foyer où je travaillais depuis quelques années. Ce foyer était une institution de semi-liberté, agréé « D.D.A.S.S. – justice », avant que ça ne s’appelle « A.S.E. » et « P.J.J. » après la décentralisation. Il s’appelait « Mirage »…

Le journal Libération avait déjà fait paraître un article sur ce foyer, 3 ans plus tôt. À cette époque, il y avait eu une intervention de la police à l’intérieur même d’une des structures de l’institution. Pour certains éducateurs, cette manière d’opérer montrait que l’équipe était incapable de concevoir un travail dont la trame devait être, d’après le projet éducatif, une réinsertion sociale fait d’identité, d’indépendance et de responsabilité pour chacun des jeunes.

Les lois et les règles n’étaient pas respectées. Elles étaient bafouées. Elles étaient déniées par cette population « d’anti-sociaux ».

Cette intervention pouvait être considérée comme l’aboutissement de toute une série d’actes, voire de mises en scène dont Alcide S.-D., comme beaucoup d’autres, n’étaient qu’un jouet, qu’un objet.

Lorsque je suis arrivé dans cette institution, il y avait un groupe d’adolescents qui semblaient en proie à la drogue, au désordre, au non-respect des règles. Malgré toute cette forme de déchéance, j’étais marqué par la misère, la pauvreté de ces jeunes. Et, particulièrement, par deux d’entre eux. Ils avaient 14 et 15 ans. Ils semblaient frêles, chétifs mais surtout fragiles.

3 ans plus tard, toujours aussi fragiles mais meurtriers, ils avaient tué un homosexuel. Pourquoi un homosexuel…

Cette nouvelle arrivait comme un coup de massue sur les têtes de l’équipe dans laquelle je travaillais. Un regard extérieur aurait certainement remarqué une décompensation importante. Que se passait-il ? Nous ne le savions pas encore. Toujours est-il qu’Alcide S.-D. est arrivé dans cette ambiance au foyer « Mirage ».

Peu de temps après son placement, avec ses problèmes, il lança avec ses moyens, un appel au père ou autrement dit à la loi qui aurait pu le cadrer, qui aurait pu limiter, voire interdire ses pulsions destructives. Il vola un porte-feuille qu’il mit inconsciemment sous le regard des éducateurs. Aucune réaction. Puis il vola (à la tire) un sac à main. Il le laissa de nouveau sous les yeux des adultes. L’équipe ne réagit que par des réprimandes; Aucun essai d’analyse de la mise en scène de ses actes. Des question étaient, certes, posées mais il y avait tant de résistances que cette équipe continua son train-train quotidien.

Ce n’est que plus tard qu’il s’attaqua à deux fillettes. C’étaient ses premières agressions sexuelles. La folie de ces acting-out ne nous fut compréhensible que quelques mois plus tard. Et ce, par les autres jeunes… En effet, les jeunes étaient de plus en plus renfermés, proches de la dépression, dans une ambiance de solitude insupportable jusqu’au jour où l’un d’entre eux parla.

Le mari de l’éducatrice-chef était pédophile. Il pratiquait la prostitution avec les jeunes du foyer en les payant, d’après les paroles-mêmes de ces adolescents, de 300 à 500 F.

Et maintenant, savez-vous que :

  • l’éducatrice-chef était toujours en fonction, cautionnant ainsi les actes de son mari ?
  • le directeur avait eu vent de ces bruits, des pratiques pédophiles et prostitutionnelles de cet homme et ce, bien avant que certains d’entre nous l’interpellent dans sa fonction de responsable ;
  • le même directeur, ami avec le ministre de la justice de l’époque, avait demandé à cet homme de démissionner, ce qui signifie qu’il ne l’a pas renvoyé, qu’il n’a pas alerté les autorités de tutelle et que, par conséquent, cet homme a continué à pratiquer ce métier avec d’autres adolescents ;
  • que cet homme n’a jamais eu d’ennui alors que les deux adolescents si fragiles ont pris 8 et 10 ans de prison et qu’Alcide…
  • qu’à la fin du jugement de ces jeunes, certains magistrats ne comprenaient pas ce qui avait les pu pousser au meurtre. Alors que seul ce couple (l’éducatrice-chef et son mari) parmi tous les membres de l’équipe éducative a été convoquée comme témoins.
  • que la seule personne qui soit autorisée à visiter ces jeunes en prison, c’est le mari pédophile ;
  • que les services sociaux ont accepté que ce couple adopte un enfant, un garçon.

Le sexe primé est décidément plus fort que le « s’exprimer ». C’est une histoire morbide. Je me sens extrêmement coupable vis-à-vis de ces jeunes.

Alcide a de nouveau essayer de trouver une loi, une autorité. Il s’est livré à la police après avoir hurlé sa demande de secours. Maintenant, plusieurs années en hôpital psychiatrique vont le bourrer de neuroleptiques. Et la parole de Antonin Artaud se verra une nouvelle fois vérifiée:

Un aliéné est aussi un homme que la société n’a pas voulu entendre et qu’elle a voulu empêcher d’émettre d’insupportables vérités.
Van Gogh le suicidé de la société – A. ARTAUD, 1947, édtions K., p. 17

D’après J. DOUET, 1984

1 Le prénom a été modifié.

Le propre de l’homme

Publié: 24 février 2015 dans Prise de tête

« Je puis dire en effet que, dans la mesure où je fais œuvre philosophique, ma philosophie est une philosophie du rire. C’est une philosophie fondée sur l’expérience du rire, et qui ne prétend pas même aller plus loin, c’est une philosophie qui lâche les problèmes autres que ceux qui m’ont été donnés dans cette expérience précise. » – Georges Bataille, Non-savoir, rire et larmes, O.C. VIII p220

http://lesoleilenface.blogspot.fr/2013/04/le-rire.html

J’ai une notion de l’homme, de son humanité qu’on pourrait situer vaguement entre Nietszche, Héraclite, Philip K. Dick, Socrate, Woody Allen et Groucho Marx, Louise Michel et Hannah Arendt, Ibn Rochd de Cordoue, dit Averroès et le tao tö king.

Un générique de fin ?

Publié: 14 février 2015 dans Prise de tête
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Manset a écrit la bande-son de ma vie. Je me rends compte que chaque époque est jalonnée de morceaux du gars depuis 1981. J’ai, à cette époque, découvert L’atelier du crabe qui m’a sorti de ma période punk, m’a réconcilié avec des textes en français – moi qui comprends si mal l’anglais – et m’a stoppé au bord du gouffre. Pourtant, il n’est pas si génial que ça, L’atelier! Mais quand je me le repasse, j’ai toujours un petit frisson, parce que c’est mon premier Manset. En 1974, j’avais bien entendu Il voyage en solitaire, agréable, hors du lot du hit-parade RTL (vous voyez le parcours « musical » quand même! 🙂 mais pas de souvenir marquant de cette chanson que je n’aime toujours pas trop.

Embrumé comme ce soir, je réalise que si je retire Manset de mon souvenir, plus de spiritualité dans ce vieil athée que je suis, plus de Malraux, de Céline, plus de Séruzier, de Gauguin, plus de Bob Seger, de This Mortal Coil, d’Alan Vega, etc. Quand je mets n’importe quel CD – original gravé ou commercialisé – je bascule ailleurs, sa voix m’emporte dans des espaces de mon esprit que je ne connais pas encore ou que j’ai découvert grâce à lui. Les Long long chemin de 2870, où les Capitaines courageux de La vallée de la paix éteignent les Lumières me remémorent mes Rendez-vous d’automne.

Peu d’ami(e)s, même très proches, partagent ce goût de l’austère chanteur de rock, alors c’est ma maison solitaire où je me réfugie quand les choses tournent mal, autour. Je suis de moins en moins persuadé d’avoir envie de parler avec lui, mais son oeuvre me touche au plus profond, sa voix me cisaille dès le premier son, ses arrangements me liquéfient. Il me parle d’angoisses sublimées, de pays aux lointains curieux, de filles aux corps soyeux et tristes, de philosophie lumineuse, de transcendances rares, et il est le seul.

Sans sa musique et ses textes, ma vie est vide, elle n’est qu’un théâtre d’ombres désarticulées.

Pour tout ça, je lui en sais gré et voudrais dire ici que j’aimerais qu’il écrive la musique de mon générique de fin.

Merci pour cette grève…

Publié: 14 décembre 2014 dans Déambulations
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Lina m’avait demandé de lui laisser la jouissance de la maison pour la deuxième fois en deux mois. Un bonheur, je contribuais à sa vie sociale avec une probabilité non négligeable de ré-amorcer la mienne. Mark nous avait supportés, ma grisaille et moi, le mois précédent, je ne lui referais pas l’embrouille.

Envol

Ça aurait pu être la fin de l’histoire. L’histoire cent fois rappelée du moment de solitude, de la torpeur salutaire de l’ennui et du cocon dans des draps de la clientèle multiple d’un hôtel de la banlieue lointaine. Mais ça ne l’était pas.

Le billet A/R Paris-Amiens n’avait pas résisté à l’annonce le mercredi précédent de la grève des trains prévue le week-end concerné. J’arrivais le jeudi matin devant mon poste de travail et, avant même de me mettre à justifier mon traitement mensuel, je cherchais sur ces fameux moteurs de recherche en ligne un moyen excitant de fuir cette promiscuité propre aux jours de grève ferroviaire. Et l’étonnement vint avec un billet d’avion pour Tunis, Tunis où vit une princesse d’intelligence, mon amie de cœur numérique. Mais c’est aussi la ville d’un certain colonel de Ben Ali – communiste vrai aux espoirs prêts à être de nouveau déçus par une jeune révolution qui promet déjà – un ami précieux de Mark, à rencontrer dès le mois prochain. Par la miraculeuse intervention protectrice de mon meilleur ami, je me trouvais dès midi, pour l’embarquement à 16h40, devant le comptoir de Tunisair agitant mon premier billet numérique d’avion devant les yeux magnifiques de l’hôtesse.

      « C’est parfait, j’ai trouvé votre réservation.
      – …, m’exclamais-je.
      – Il me faut votre passeport, maintenant, monsieur.
      – Ah ? Je n’ai que ma carte d’identité…, je murmurais.
      – Pas grave, donnez-moi votre réservation d’hôtel.
      – Ah mais, je ne vais pas dans un hôtel, je suis hébergé par un ami, vous voulez son adresse, son téléphone, ses coordonnées, quoi…
      – Ça ne va pas être possible, il faut un passeport pour aller en Tunisie et il y a des facilités pour les ressortissants français à condition qu’ils aient une réservation d’hôtel. Vous pouvez descendre au comptoir de ‘Nouveaux voyages’ ou ‘Aller ! Voyages’ pour en réserver une, vous avez le temps.
      – Mais puisque je vous dis que je n’en ai pas besoin puisque je vais dormir chez mes amis. Ça va me coûter une hanche et je n’en profiterai même pas.
      – Je suis désolée, mais sans passeport je ne peux pas vous faire monter dans l’avion si vous n’avez pas de réservation d’hôtel. Je vous donne notre fax et vous demandez à l’hôtel de vous y envoyer votre réservation.
      – …, me dépitais-je. »

Le bad trip en bandoulière, j’errais comme une âme en peine de Starbucks en Brioche dorée avant de me résoudre à solliciter mon hôte tunisois inconnu. Une demi-heure plus tard, je produisais mon effet et ma réservation d’hôtel miteux à Hammamat devant l’hôtesse au regard de braise.

        « Tu devais commencer à savourer ton voyage, non ?, me demandait Yassi qui croquait son nougât chinois.
        – « Mais, monsieur, vous le faites exprès ? » me demande l’hôtesse au comptoir en brandissant ma carte d’identité. Un petit frisson me chatouillait le dos comme si je savais ce qu’elle allait dire. « Elle est périmée ! Votre carte d’identité est périmée depuis avril ! » C’est ça. C’est ça que mon esprit gardait en frissonnant dans mon dos. Tu vois, Yassi, c’était ça que j’avais zappé dans ma folie douce, tu te souviens d’avril ? Quand à la fin d’un samedi, ma hanche s’était fracassée sur le béton de ton garage, je faisais l’idiot en rollers. J’avais oublié de refaire ma carte, à cause de cette chute !
        – Alors ?
        – Ben… après quelques rappels à la loi – « les cartes d’identité sont prolongées de 5 ans, en France », « oui mais, ça, c’est en France et là vous allez en Tunisie » « la carte d’identité nationale est valable toute la vie en France donc c’est bien pour SORTIR qu’elle est prolongée… », etc. – j’ai signé une décharge qui a été acceptée par le commandant de bord qui a bien voulu m’emmener jusqu’à Tunis dans mon état de mauvais citoyen.
        – Et tu es parti, alors, finalement ? »

La dernière contrariété était venue de mon cadeau introduit dans ma jambe le jour de mes 56 ans qui faisait sonner le portail de sécurité de la police des frontières une heure avant de poser le pied dans la carlingue de La Galité. A Carthage, Ahmed grisonnant était venu dans la voiture de sa fille me chercher pour me raconter en route qu’on venait de lui retirer sa voiture officielle avec laquelle son chauffeur avait accompagné Mark au mariage, de sa fille précisément.

Ce fût un temps de douceur, de lumière, de soleil, d’amitiés et de pur bonheur, loin et près en même temps de l’agitation vaine des jours. Des dorades fines aux dîners, des soupes de pois chiches mais pas tant que ça, des chichas dans la Medina, des graffitis libertaires devant l’ambassade de France devenue fortification et un magnifique luminaire dans la mairie déserte par la grâce de la carte de colonel à la retraite de mon hôte.

Lumière

Je suis sur le perron d’Ahmed, dans la tiédeur du soir la caserne, tranquille maintenant, ressemble à la cité du cinéma à Epinay comme je me la remémore. De la fumée danse autour de moi emportant et rapportant la lumière de Tunis, les murmures tendres et si fins de ma tendresse perdue ce week-end pour combien de temps ? L’après-midi s’est déroulée dans le quartier des Délices, haut au-dessus de la baie, grouillant de touristes esquivés dans un café à l’ancienne, filles voilées fumant la chicha, amoureux de la révolution se bécotant en soufflant leurs fumées odorantes entre les lèvres de leur béguin, tunisoises et tunisois punk anarchistes avec leurs thés aux pignons au cœur du tapis qui court tout autour de la taverne. En bon architecte cultivé qu’il est Ahmed me montrera des bâtisses de milliardaires au milieu de la misère, des palais volés au peuple et revolés par des brigands pharisiens, des arches à double centre et des murs qui décorent mais n’enferment pas, des andalouses… Et pour un détour au cirque pour enfants, il nous a valu une escapade au cœur des paradoxes de la révolution.

        « Tu te souviens, Yassi, du week-end où je voulais t’emmener à Strasbourg ? Y’avait eu la grève, tout ça ?
        – Oui bien sûr, c’est ce qui t’a permis d’entendre une amie suggérer d’aider Fred et de passer à l’acte. Eh bien ?
        – C’est ça, c’est précisément ça : je suis passé à l’acte,
        – Et ?
        – Et j’ai réalisé, le soir sur le perron, à Tunis devant la caserne – parce que tu te souviens aussi qu’en fait j’étais allé voir Ahmed ? – que j’étais passé à l’acte : je t’ai aimée, vraiment, dans ma chair, mes neurones, mon ventre, je t’ai aimée, pour de bon, pour de vrai comme nous disent les enfants, pour la première fois. Pour la première fois, j’ai réalisé que je t’aimerai toujours que tu sois ma meilleure amie, mon amie de cœur, mon amie même comme mon ennemie je crois. Peu m’importe qui tu es, je t’aime Yassi. »

Amis

On avait permis à 27 amies et amis, en une semaine, de leur donner presque 500 F.

« C’étaient encore des francs ? »

En panne d’inspiration ces derniers temps pour cause d’actualité débordante d’optimisme tant sur le plan politique intérieure, étrangère, économie, finances et tout le reste, je souhaitais partager avec vous cette remarque. Elle ne vaut rien, bien sûr, puisqu’elle émane d’un rocker, Kent mais, nous, on partage son point de vue.

« J’entends à la radio que depuis le début de l’année, les banques françaises ont perdu 20 milliards d’Euros, mais ce n’est pas grave car elles restent solides. On croirait une parodie de dépêche de l’ex-URSS. Plus que jamais le monde des finances nous fait la démonstration qu’il est un monde de charlatans, de menteurs et de lâches et que l’économie est une science aussi fantaisiste que l’astrologie. »

Je me souviens du regard de tueur fou que m’avait lancé mon prof d’économie – pourtant pas néo-classique – quand je lui avais tenu à peu près ce langage après je ne sais plus quelle crise financière. « Mais, Bob, l’économie est une science exacte dans ses modèles pas dans ses prévisions! Voyons! » Ben, d’accord, mais alors pourquoi à chaque soubresaut financier vous vous pointez tous à la télé, au Figaro et sur vos blogs pour la ramener avec vos analyses ?

Je sais c’est un peu tard pour parler de lui mais Denis Robert est un grand journaliste. On ne lui confiera jamais le 20 heures télévisuel (et c’est bien dommage) mais c’est le genre à passer des années sur une enquête pour la peaufiner, la décortiquer, l’autopsier pour finir par l’exposer magistralement. Quand on lit ses bouquins – parce qu’il n’y a pas beaucoup de journaux en France, prêts à dévoiler des vrais scandales, qui mettent bien souvent en scène des dirigeants politiques, financiers, policiers, de la presse, etc.

Je n’ai jamais trop bien compris l’Affaire Clearstream car il y a trop de ramifications, trop de protagonistes de tous bords. Ce que j’ai compris en revanche, c’est que c’est vraiment une sale affaire. On dirait un roman d’espionnage mais on est dans la réalité. Les acteurs s’appellent J. Chirac, Nicolas Sarközy de Nagy-Bocsa, dit Nicolas Sarkozy, Dominique de Villepin, les services secrets, des magistrats et, bien sûr, nos amis les banquiers qui ne manquent jamais une occasion d’extorquer du fric à moindres frais.

Seulement, celui qui écrit n’est pas un romancier. Il a des informations vérifiées, il a des sources bien vivantes et manifestement bien informées. Le scénario s’écrit tout seul et même les protagonistes se retournent contre celui qui écrit. Des menaces, des agressions verbales et physiques, des procès comme s’il en pleuvait contre l’auteur le journaliste.

Mais, manifestement, trop c’est trop et Denis Robert jette l’éponge! Couvert de condamnations pour diffamation, victime de pressions de tous bords, le journaliste abandonne au bout de 9 ans son enquête et écrit sur son blog son dernier message concernant cette affaire.

Alors oui : une censure relayée par la justice, les hommes politiques et les journaux qui se taisent, ça ne s’appelle pas de la censure mais C’EST de la censure.

Il y a maintenant plusieurs années, je vous ai laissé-e-s sur votre faim avec une fin inachevée, c’est à dire sans fin. Vous mesurez déjà, dès la première phrase, l’état de décomposition avancée dans laquelle mon écriture est désormais trempée, et bien trempée !

Les choses étant ce qu’elles sont jusqu’à preuve du contraire, avec le bénéfice du doute et la présomption d’innocence, ne mégotons pas, je me suis permis de les canaliser, les remettre dans leur lit – faute de mieux – et de retitrer ce nouvel-ancien blog avec un morceau muratien de derrière les fagots. Comme un incendie ne vient jamais seul (proverbe pompier et rat-taupier), je repars de zéro MAIS, dès qu’un mien ami bloggueur m’aura gentiment dépanné, je devrais vous recoller ici tous les anciens articles.

Ça suffira pour aujourd’hui et bonjour chez vous !

Vidéo  —  Publié: 22 janvier 2014 dans Amabilités
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La peur de l’autre, la peur de l’inconnu nous viennent de la nuit des temps.

Il est naturel de voir l’autre, l’inconnu, l’étranger comme un danger potentiel pour soi, pour ses proches, pour son habitation, pour son territoire… quand on vit en tribu dans des cavernes et quand le nouveau venu peut tout aussi bien être un tigre aux longues dents (je ne connais pas le nom scientifique), qu’un prédateur vaguement humanoïde assoiffé de sang et de nourriture.

Ce qui caractérise l’humain, c’est sa capacité à devenir humain. Et il doit en faire la preuve. Pour résumer, l’humain doit se dépasser, combattre sa nature, son état naturel pour être humain. C’est là, l’origine de la parole, de l’histoire, de la culture, des sociétés, de l’humanité. Et celui qui n’arrive pas à se faire violence pour combattre son état naturel n’est pas tout à fait humain. Tout au plus est-il un humanoïde qui cherche à survivre : un être préhistorique.

Le raciste, le xénophobe, le dictateur, le fasciste est un être préhistorique! Il a l’usage de la parole et il a vaguement appris à vivre en société mais il a abandonné toute volonté de rejoindre l’humanité, il ne sert que ses intérêts propres et ceux de sa tribu. Il fait généralement référence à la société uniquement dans le but de faire la preuve qu’elle ne le protège pas lui et son clan mais ses « agresseurs ». Il montre ainsi, une nouvelle fois, son inaptitude à rejoindre ses semblables, puisqu’il n’est pas « l’animal social », comme dirait St-Antoine qui ne savait comment traduire en latin l’expression grecque « l’homme est un animal politique » d’Aristote, et encore moins « l’animal politique ».

Pour être un humain, l’homme doit le devenir en combattant son état naturel d’animal, ainsi sa nature devient culture.

Je l’ai VU…

Publié: 11 avril 2012 dans Déambulations
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Je l’ai vu, le portail bleuâtre franchi, là au fond de la cour derrière les portes vitrées donnant sur la galerie déserte, comme une salle des pas trouvés à 500 m de la gare St Lazare. Inhabituellement, il est partout, en chaussettes sur un parquet du bout du monde ou en contre-jour dans un hôtel thaï. Son pinceau a relevé les traits, a brossé les ombres et débordé parfois la marie-louise. Même l’exquise couverture de Aqui Te Espero est transfigurée de gouache ou d’aquarelle.

Une petite volée de marches plus bas, dans un labyrinthe devenu carnet de voyages du chanteur de rock, voyages où les avions peuvent avoir encore des hélices et des carlingues rutilantes, voyages dans un dédale créatif d’un brouillon – la quintessence de la création – ratures comprises, ses toiles sont devenues photos, les photos tableaux. Ses Nikon et Pentax étalent leur litanie à l’entrée comme pour affirmer l’authenticité des clichés ainsi caviardés. Nombreuses sont les réminiscences, les redites mais, telles le texte de « Face Aux Objets », ces photos connues étonnent par une rature par ci, une coulure par là. Et c’est tellement excitant de voir des tirages de ces images sorties d’un livre ou d’un album.

Le catalogue de N. Comment

Le catalogue de N. Comment

Mais la secousse m’est venue des photos de Nicolas Comment, un Mexico plus Calexico que Mariano, évidemment, aux couleurs alanguies, aux modèles si sensuels, aux atmosphères puissantes et troubles. La visite est courte mais forte et se termine sur la table d’expo riche en raretés et collectors de Nicolas mais aussi son prochain album en avant-première ainsi que « La Terre Endormie » de Manset qui sort ces jours-ci chez Filigranes Editions. Amis, précipitez-vous à la Galerie VU,http://www.galerievu.com/detail_exposition.php?id_exposition=117&id_photographe=76? Vous n’y verrez peut-être pas de nouvelles photos mais vous y trouverez la sérénité et plein de collectors !

Une pellicule de Manset

Une pellicule de Manset

La veille, l’endroit bruissait des convenus des vernissages, les photos mexicaines et sensuelles du photographe vous accueillaient au rez-de-chaussée. Au milieu des ouvrages de l’un et l’autre, celui-ci signait ses textes et ses images tandis que l’autre y allait de ses paraphes rares ou barrait d’un trait une photo glacée.

Bref, je n’ai toujours pas vu Manset : j’avais pas de carton !